Des es­paces autres. Hétérotopies.

— Foucault, Michel. « Des es­paces autres. » Conférence au Cercle d’é­tudes ar­chi­tec­turales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (1984): 46-49.

Michel Foucault n’au­torisa la pub­li­ca­tion de ce texte écrit en Tunisie en 1967 qu’au print­emps 1984.

La grande han­tise qui a obsédé le XIXème siècle a été, on le sait, l’his­toire thèmes du développe­ment et de l’arrêt, thèmes de la crise et du cy­cle, thèmes de l’ac­cu­mu­la­tion du passé, grande sur­charge des morts, re­froidisse­ment menaçant du monde. C’est dans le sec­ond principe de ther­mo­dy­namique que le XIXème siècle a trouvé l’essen­tiel de ses ressources mythologiques. L’époque actuelle serait peut-être plutôt l’époque de l’e­space. Nous sommes à l’époque du si­mul­tané, nous sommes à l’époque de la jux­ta­po­si­tion, à l’époque du proche et du ,lointain, du côte à côte, du dis­persé. Nous sommes à un mo­ment où le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se dévelop­perait à tra­vers le temps que comme un réseau qui re­lie des points et qui en­tre­croise son écheveau. Peut-être pour­rait-on dire que cer­tains des con­flits idéologiques qui ani­ment les polémiques d’au­jour­d’hui se déroulent en­tre les pieux de­scen­dants du temps et les habi­tants acharnés de l’e­space. Le struc­tural­isme, ou du moins ce qu’on groupe sous ce nom un pe­tit peu général, c’est l’­ef­fort pour établir, en­tre des éléments qui peu­vent avoir été répar­tis à tra­vers le temps, un en­sem­ble de re­la­tions qui les fait ap­paraître comme jux­ta­posés, op­posés, im­pliqués l’un par l’autre, bref, qui les fait ap­paraître comme une sorte de con­fig­u­ra­tion; et à vrai dire, il ne s’agit pas par là de nier le temps; c’est une cer­taine manière de traiter ce qu’on ap­pelle le temps et ce qu’on ap­pelle l’his­toire.

Il faut cepen­dant re­mar­quer que l’e­space qui ap­paraît au­jour­d’hui à l’hori­zon de nos soucis, de notre théorie, de nos systèmes n’est pas une in­no­va­tion; l’e­space lui-même, dans l’­expéri­ence oc­ci­den­tale, a une his­toire, et il n’est pas pos­si­ble de méconnaître cet entrecroisement fa­tal du temps avec l’e­space. On pour­rait dire, pour re­tracer très grossière­ment cette his­toire de l’e­space, qu’il était au Moyen Age un en­sem­ble hiérar­chisé de lieux : lieux sacrés et lieux pro­fanes, lieux protégés et lieux au con­traire ou­verts et sans défense, lieux ur­bains et lieux cam­pag­nards (voilà pour la vie réelle des hommes); pour la théorie cos­mologique, il y avait les lieux supra-célestes op­posés au lieu céleste; et le lieu céleste à son tour s’op­po­sait au lieu ter­restre; il y avait les lieux où les choses se trou­vaient placées parce qu’elles avaient été déplacées vi­o­lem­ment et puis les lieux, au con­traire, où les choses trou­vaient leur em­place­ment et leur re­pos na­turels. C’était toute cette hiérar­chie, cette op­po­si­tion, cet en­tre­croise­ment de lieux qui con­sti­tu­ait ce qu’on pour­rait ap­peler très grossière­ment l’e­space médiéval : es­pace de lo­cal­i­sa­tion.

Cet es­pace de lo­cal­i­sa­tion s’est ou­vert avec Galilée, car le vrai scan­dale de l’ou­vre de Galilée, ce n’est pas telle­ment d’avoir décou­vert, d’avoir redécou­vert plutôt que la Terre tour­nait au­tour du soleil, mais d’avoir con­stitué un es­pace in­fini, et in­fin­i­ment ou­vert; de telle sorte que le lieu du Moyen Age s’y trou­vait en quelque sorte dis­sous, le lieu d’une chose n’était plus qu’un point dans son mou­ve­ment, tout comme le re­pos d’une chose n’était que son mou­ve­ment indéfin­i­ment ralenti. Autrement dit, à par­tir de Galilée, à par­tir du XVIIe siècle, l’éten­due se sub­stitue à la lo­cal­i­sa­tion.

De nos jours, l’em­place­ment se sub­stitue à l’éten­due qui elle-même rem­plaçait la lo­cal­i­sa­tion. L’emplacement est défini par les re­la­tions de voisi­nage en­tre points ou éléments; formelle­ment, on peut les décrire comme des séries, des ar­bres, des treil­lis. D’autre part, on sait l’im­por­tance des problèmes d’em­place­ment dans la tech­nique con­tem­po­raine : stock­age de l’in­for­ma­tion ou des résul­tats par­tiels d’un cal­cul dans la mémoire d’une ma­chine, cir­cu­la­tion d’éléments dis­crets, à sor­tie aléatoire (comme tout sim­ple­ment les au­to­mo­biles ou après tout les sons sur une ligne téléphonique), repérage d’éléments, marqués ou codés, à l’intérieur d’un en­sem­ble qui est soit réparti au hasard, soit classé dans un classe­ment uni­voque, soit classé selon un classe­ment plurivoque, etc. D’une manière en­core plus concrète, le problème de la place ou de l’em­place­ment se pose pour les hommes en ter­mes de démo­gra­phie; et ce dernier problème de l’em­place­ment hu­main, ce n’est pas sim­ple­ment la ques­tion de savoir s’il y aura as­sez de place pour l’homme dans le monde — problème qui est après tout bien im­por­tant —, c’est aussi le problème de savoir quelles re­la­tions de voisi­nage, quel type de stock­age, de cir­cu­la­tion, de repérage, de classe­ment des éléments hu­mains doivent être retenus de préférence dans telle ou telle sit­u­a­tion pour venir à telle ou telle fin. Nous sommes à une époque où l’e­space se donne à nous sous la forme de re­la­tions d’em­place­ments.

En tout cas, je crois que l’in­quiétude d’au­jour­d’hui con­cerne fon­da­men­tale­ment l’e­space, sans doute beau­coup plus que le temps; le temps n’ap­paraît prob­a­ble­ment que comme l’un des jeux de dis­tri­b­u­tion pos­si­bles en­tre les éléments qui se répar­tis­sent dans l’e­space. Or, malgré toutes les tech­niques qui l’in­vestis­sent, malgré tout le réseau de savoir qui per­met de le déter­miner ou de le for­maliser, l’e­space con­tem­po­rain n’est peut-être, pas en­core entière­ment désacralisé — à la différence sans doute du temps qui, lui, a été désacralisé au XIXe siècle. Certes, il y a bien eu une cer­taine désacral­i­sa­tion théorique de l’e­space (celle à laque­lle l’ou­vre de Galilée a donné le sig­nal), mais nous n’avons peut-être pas en­core accédé à une désacral­i­sa­tion pra­tique de l’e­space. Et peut-être notre vie est-elle en­core com­mandée par un cer­tain nom­bre d’op­po­si­tions aux­quelles on ne peut pas toucher, aux­quelles l’in­sti­tu­tion et la pra­tique n’ont pas en­core osé porter at­teinte : des op­po­si­tions que nous ad­met­tons comme toutes données : par ex­em­ple, en­tre l’e­space privé et l’e­space pub­lic, en­tre l’e­space de la famille et l’e­space so­cial, en­tre l’e­space cul­turel et l’e­space utile, en­tre l’e­space de loisirs et l’e­space de tra­vail; toutes sont animées en­core par une sourde sacral­i­sa­tion.

L’oeuvre — im­mense — de Bachelard, les de­scrip­tions des phénoméno­logues nous ont ap­pris que nous ne vivons pas dans un es­pace ho­mogène et vide, mais, au con­traire, dans un es­pace qui est tout chargé de qualités, un es­pace, qui est peut-être aussi hanté de fan­tasme; l’e­space de notre per­cep­tion première, celui de nos rêver­ies, celui de nos pas­sions déti­en­nent en eux-mêmes des qualités qui sont comme in­trinsèques; c’est un es­pace léger, éthéré, trans­par­ent, ou bien c’est un es­pace ob­scur, ro­cailleux, en­combré: c’est un es­pace d’en haut, c’est un es­pace des cimes, ou c’est au con­traire un es­pace d’en bas, un es­pace de la boue, c’est un es­pace qui peut être courant comme l’eau vive, c’est un es­pace qui peut être fixé, figé comme la pierre ou comme le cristal.

Cependant, ces analy­ses, bien que fon­da­men­tales pour la réflex­ion con­tem­po­raine, con­cer­nent surtout l’e­space du dedans. C’est de l’e­space du de­hors que je voudrais par­ler main­tenant. L’espace dans lequel nous vivons, par lequel nous sommes at­tirés hors de nous-mêmes dans lequel, se déroule précisément l’éro­sion de notre vie, e notre temps et e notre his­toire, cet es­pace qui nous ronge et nous ravine est en lui-même aussi un es­pace hétérogène. Autrement dit, nous ne vivons pas dans une sorte de vide, à l’intérieur duquel on pour­rait situer des in­di­vidus et des choses. Nous ne vivons pas à l’intérieur d’un vide qui se col­or­erait de différents cha­toiements, nous vivons à l’intérieur d’un en­sem­ble de re­la­tions qui définis­sent des em­place­ments irréductibles les uns aux autres et ab­sol­u­ment non su­per­pos­ables.

Bien sûr, on pour­rait sans doute en­tre­pren­dre la de­scrip­tion de ces différents em­place­ments, en cher­chant quel est l’ensem­ble de re­la­tions par lequel on peut définir cet em­place­ment. Par ex­em­ple, décrire l’ensem­ble des re­la­tions qui définis­sent les em­place­ments de pas­sage, les rues, les trains (c’est un ex­tra­or­di­naire fais­ceau de re­la­tions qu’un train, puisque c’est quelque chose à tra­vers quoi on passe, c est quelque chose également par quoi on peut passer d’un oint à un autre et puis c’est quelque chose également qui passe). On pour­rait décrire, par le fais­ceau des re­la­tions qui per­me­t­tent de les définir, ces em­place­ments de halte pro­vi­soire que sont les cafés, les cinémas, les plages. On pour­rait également définir, par son réseau de re­la­tions, l’em­place­ment de re­pos, fermé ou à demi fermé, que con­stituent la mai­son, la cham­bre, le lit, etc. Mais ce qui m’intéresse, ce sont, parmi tous ces em­place­ments, cer­tains d’en­tre qui ont la curieuse pro­priété d’être en rap­port avec tous les autres em­place­ments, mais sur un mode tel qu’ils sus­pendent, neu­tralisent ou in­versent l’ensem­ble des rap­ports qui se trou­vent, par eux, désignés, reflétés ou réfléchis. Ces es­paces, en quelque sorte, qui sont en li­ai­son avec tous les autres, qui con­tre­dis­ent pour­tant tous les autres em­place­ments, sont de deux grands types.

HETEROTOPIAS

Il y a d’abord les utopies. Les utopies, ce sont les em­place­ments sans lieu réel. Ce sont les em­place­ments qui en­tre­ti­en­nent avec 1’espace réel de la société un rap­port général d’analo­gie di­recte ou in­versée. C’est la société elle-même per­fec­tionnée ou c’est l’en­vers de a société, mais, de toute façon, ces utopies sont des es­paces qui sont fon­da­men­tale­ment es­sen­tielle­ment irréels.

Il y a également, et ceci prob­a­ble­ment dans toute cul­ture, dans toute civil­i­sa­tion, des lieux réels, des lieux ef­fec­tifs, des lieux qui ont dessinés dans l’in­sti­tu­tion même de la société, et qui sont des sortes de con­tre-em­place­ments, sortes d’u­topies ef­fec­tive­ment réalisées dans lesquelles les em­place­ments réels, tous les autres em­place­ments réels que l’on peut trou­ver à l’intérieur de la cul­ture sont à la fois représentés, con­testés et in­versés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pour­tant ils soient ef­fec­tive­ment lo­cal­is­ables. Ces lieux, parce qu’ils sont ab­sol­u­ment autres que tous les em­place­ments qu’ils reflètent et dont ils par­lent, je les ap­pellerai, par op­po­si­tion aux utopies, les hétéro­topies ; et je crois qu’en­tre les utopies et ces em­place­ments ab­sol­u­ment autres, ces hétéro­topies, il y au­rait sans doute une sorte d’­expéri­ence mixte, mi­toyenne, qui serait le miroir. Le miroir, après tout, c’est une utopie, puisque c’est un lieu sans lieu. Dans le miroir, je me vois là où je ne suis pas, dans un es­pace irréel qui s’ou­vre virtuelle­ment derrière la sur­face, je suis là-bas, là où je ne suis pas, une sorte d’om­bre qui me donne à moi-même ma pro­pre vis­i­bilité, qui me per­met de me re­garder là où je suis ab­sent — utopie du miroir. Mais c’est également une hétéro­topie, dans la mesure où le miroir ex­iste réelle­ment, et où il a, sur la place que j’oc­cupe, une sorte d’­ef­fet en re­tour ; c’est à par­tir du miroir que je me décou­vre ab­sent à la place où je suis puisque je me vois là-bas. À par­tir de ce re­gard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet es­pace virtuel qui est de l’autre côté de la glace, je re­viens vers moi et je recom­mence à porter mes yeux vers moi-même et à me re­con­stituer là où je suis; le miroir fonc­tionne comme une hétéro­topie en ce sens qu’il rend cette place que j’oc­cupe au mo­ment où je me re­garde dans la glace, à la fois ab­sol­u­ment réelle, en li­ai­son avec tout l’e­space qui l’en­toure, et ab­sol­u­ment irréelle, puisqu’elle est obligée, pour être perçue, de passer par ce point virtuel qui est là-bas.

Quant aux hétéro­topies pro­pre­ment dites, com­ment pour­rait-on les décrire, quel sens ont-elles? On pour­rait sup­poser, je ne dis pas une sci­ence parce que c’est un mot qui est trop gal­vaudé main­tenant, mais une sorte de de­scrip­tion systéma­tique qui au­rait pour ob­jet, dans une société donnée, l’étude, l’­analyse, la de­scrip­tion, la lec­ture  , comme on aime à dire main­tenant, de ces es­paces différents, ces autres lieux, une espèce de con­tes­ta­tion à la fois mythique et réelle de l’e­space où nous vivons; cette de­scrip­tion pour­rait s’ap­peler l’hétéro­topolo­gie.

Premier principe, c’est qu’il n’y a prob­a­ble­ment pas une seule cul­ture au monde qui ne con­stitue des hétéro­topies. C’est là une con­stante de tout groupe hu­main. Mais les hétéro­topies pren­nent évidemment des formes qui sont très variées, et peut-être ne trou­verait-on pas une seule forme d’hétéro­topie qui soit ab­sol­u­ment uni­verselle. On peut cepen­dant les classer en deux grands types. Dans les sociétés dites primitives”, il y a une cer­taine forme d’hétéro­topies que j’ap­pellerais hétéro­topies de crise, c’est-à-dire qu’il y a des lieux privilégiés, ou sacrés, ou in­ter­dits, réservés aux in­di­vidus qui se trou­vent, par rap­port à la société, et au mi­lieu hu­main à l’intérieur duquel ils vivent, en état de crise. Les ado­les­cents, les femmes à l’époque des règles, les femmes en couches, les vieil­lards, etc.

Dans notre société, ces hétéro­topies de crise ne cessent de dis­paraître, quoi qu’on en trouve en­core quelques restes. Par ex­em­ple, le collège, sous sa forme du XIXe siècle, ou le ser­vice mil­i­taire pour les garçons ont joué cer­taine­ment un tel rôle, les premières man­i­fes­ta­tions de la sex­u­alité vir­ile de­vant avoir lieu précisément ailleurs que dans la famille. Pour les je­unes filles, il ex­is­tait, jusqu’au mi­lieu du XXème siècle, une tra­di­tion qui s’ap­pelait le voyage de no­ces”; c’était un thème an­ces­tral. La déflo­ration de la je­une fille ne pou­vait avoir lieu nulle part” et, à ce mo­ment—là, le train, l’hôtel du voy­age de no­ces, c’était bien ce lieu de nulle part, cette hétéro­topie sans repères géographiques.

Mais ces hétéro­topies de crise dis­parais­sent au­jour­d’hui et sont rem­placées, je crois, par des hétéro­topies qu’on pour­rait ap­peler de dévi­a­tion : celle dans laque­lle on place les in­di­vidus dont le com­porte­ment est déviant par rap­port à la moyenne ou à la norme exigée. Ce sont les maisons de re­pos, les clin­iques psy­chi­a­triques; ce sont, bien en­tendu aussi, les pris­ons, et il faudrait sans doute y join­dre les maisons de re­traite, qui sont en quelque sorte à la lim­ite de l’hétéro­topie de crise et de l’hétéro­topie de dévi­a­tion, puisque, après tout, la vieil­lesse, c’est une crise, mais également une dévi­a­tion, puisque, dans notre’ société où le loisir est la règle, l’oisiveté forme une sorte de dévi­a­tion.

Le deuxième principe de cette de­scrip­tion des hétéro­topies, c’est que, au cours de son his­toire, une société peut faire fonc­tion­ner d’une façon très différente une hétéro­topie qui ex­iste et qui n’a pas cessé d’ex­is­ter; en ef­fet, chaque hétéro­topie a un fonc­tion­nement précis et déter­miné à l’intérieur de la société, et la même hétéro­topie peut, selon la syn­chronie de la cul­ture dans laque­lle elle se trouve, avoir un fonc­tion­nement ou un autre.

Je prendrai pour ex­em­ple la curieuse hétéro­topie du cimetière. Le cimetière est cer­taine­ment un lieu autre par rap­port aux es­paces cul­turels or­di­naires, c’est un es­pace qui est pour­tant en li­ai­son avec l’ensem­ble de tous les em­place­ments de la cité ou de la société ou du vil­lage, puisque chaque in­di­vidu, chaque famille se trouve avoir des par­ents au cimetière. Dans la cul­ture oc­ci­den­tale, le cimetière a pra­tique­ment tou­jours ex­isté. Mais il a subi des mu­ta­tions im­por­tantes. jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, le cimetière était placé au cour même de la cité, à côté de l’église. Là il ex­is­tait toute une hiérar­chie de sépul­tures pos­si­bles. Vous aviez le charnier dans le lequel les ca­davres per­daient jusqu’à la dernière trace d’in­di­vid­u­alité, il y avait quelques tombes in­di­vidu­elles, et puis il y avait à l’intérieur de l’église des tombes. Ces tombes étaient elles-mêmes de deux espèces. Soit sim­ple­ment des dalles avec une mar­que, soit des mau­solées avec stat­ues. Ce cimetière, qui se lo­geait dans l’e­space sacré de l’église, a pris dans les civil­i­sa­tions mod­ernes une tout autre al­lure, et, curieuse­ment, c’est à l’époque où la civil­i­sa­tion est de­v­enue, comme on dit très grossière­ment, athée” que la cul­ture oc­ci­den­tale a in­au­guré ce qu’on ap­pelle le culte des morts.

Au fond, il était bien na­turel qu’à l’époque où l’on croy­ait ef­fec­tive­ment à la résur­rec­tion des corps et à l’im­mor­talité de l’âme on n’ait pas prêté à la dépouille mortelle une im­por­tance cap­i­tale. Au con­traire, à par­tir du mo­ment où l’on n’est plus très sûr d’avoir une â, que le corps ressus­cit­era, il faut peut-être porter beau­coup plus d’at­ten­tion à cette dépouille mortelle, qui est fi­nale­ment la seule trace de notre ex­is­tence parmi le monde et parmi les mots.

En tout cas, c’est à par­tir du XIXème siècle que cha­cun a eu droit à sa pe­tite boîte pour sa pe­tite décom­po­si­tion per­son­nelle; mais, d’autre part, c’est à par­tir du XIXe siècle seule­ment que l’on a com­mencé à met­tre les cimetières à la lim­ite extérieure des villes. Corrélativement à cette in­di­vid­u­al­i­sa­tion de la mort et à l’ap­pro­pri­a­tion bour­geoise du cimetière est née une han­tise de la mort comme maladie”. Ce sont les morts, sup­pose-t-on, qui ap­por­tent les mal­adies aux vi­vants, et c’est la présence et la prox­imité des morts tout à côté des maisons, tout à côté de l’église, presque au mi­lieu de la rue, c’est cette prox­imité-là qui propage la mort elle-même. Ce grand thème de la mal­adie répan­due par la con­ta­gion des cimetières a per­sisté à la fin du XVIIIème siècle; et c’est sim­ple­ment au cours du XIXème siècle qu’on a com­mencé à procéder aux déplace­ments des cimetières vers les faubourgs. Les cimetières con­stituent alors non plus le vent sacré et im­mor­tel de la cité, mais l’ autre ville” , où chaque famille possède sa noire de­meure.

Troisième principe

L’hétérotopie a le pou­voir de jux­ta­poser en un seul lieu réel plusieurs es­paces, plusieurs em­place­ments qui sont en eux-mêmes in­com­pat­i­bles. C’est ainsi que le théâre fait succéder sur le rec­tan­gle de la scène toute une série de lieux qui sont étrangers les uns aux autres; c’est ainsi que le cinéma est une très curieuse salle rec­tan­gu­laire, au fond de laque­lle, sur un écran à deux di­men­sions, on voit se pro­jeter un es­pace à trois di­men­sions; mais peut-être est-ce que l’ex­em­ple le plus an­cien de ces hétéro­topies, en forme d’em­place­ments con­tra­dic­toires, l’ex­em­ple le plus an­cien, c’est peut-être le jardin. Il ne faut ou­blier que le jardin, étonnante création main­tenant millénaire, avait en Orient des sig­ni­fi­ca­tions très pro­fondes et comme su­per­posées. Le jardin tra­di­tion­nel des per­sans était un es­pace sacré qui de­vait réunir à l’intérieur de son rec­tan­gle qua­tre par­ties représen­tant les qua­tre par­ties du monde, avec un es­pace plus sacré en­core que les autres qui était comme l’om­bilic, le nom­bril du monde en son mi­lieu, (c’est là qu’étaient la vasque et le jet d’eau); et toute la végétation du jardin de­vait se répar­tir dans cet es­pace, dans cette sorte de mi­cro­cosme. Quant aux tapis, ils étaient, à l’o­rig­ine, des re­pro­duc­tions de jardins. Le jardin, c’est un tapis où le monde tout en­tier vient ac­com­plir sa per­fec­tion sym­bol­ique, et le tapis, c’est une sorte de jardin mo­bile à tra­vers l’e­space. Le jardin, c’est la plus pe­tite par­celle du monde et puis c’est la to­talité du monde. Le jardin, c’est, depuis le fond de l’An­tiq­uité, une sorte d’hétéro­topie heureuse et uni­ver­sal­isante (de là nos jardins zo­ologiques).

Quatrième principe

Les hétéro­topies sont liées, le plus sou­vent, à des découpages du temps, c’est-à-dire qu’elles ou­vrent sur ce qu’on pour­rait ap­peler, par pure symétrie, des hétérochronies ; l’hétéro­topie se met à fonc­tion­ner à plein lorsque les hommes se trou­vent dans une sorte de rup­ture ab­solue avec leur temps tra­di­tion­nel; on voit par là que le cimetière est bien un lieu haute­ment hétéro­topique, puisque le cimetière com­mence avec cette étrange hétérochronie qu’est, pour un in­di­vidu, la perte de la vie, et cette quasi éternité où il ne cesse pas de se dis­soudre et de s’­ef­facer.

D’une façon générale, dans une société comme la nôtre, hétéro­topie et hétérochronie s’or­gan­isent et s’arrangent d’une façon rel­a­tive­ment com­plexe. Il y a d’abord les hétéro­topies du temps qui s’ac­cu­mule à l’in­fini, par ex­em­ple les musées, les bib­liothèques; musées et bib­liothèques sont des hétéro­topies dans lesquelles le temps ne cesse de s’a­mon­celer et de se jucher au som­met de lui-même, alors qu’au XVIIème, jusqu’à la fin du XVIIème siècle en­core, les musées et les bib­liothèques étaient l’­ex­pres­sion d’un choix in­di­viduel. En re­vanche, l’idée de tout ac­cu­muler, l’idée de con­stituer une sorte d’archive générale, la volonté d’en­fer­mer dans un lieu tous les temps, toutes les époques, toutes les formes, tous les goûts, l’idée de con­stituer un lieu de tous les temps qui soit lui-même hors du temps, et in­ac­ces­si­ble à sa mor­sure, le pro­jet d’or­gan­iser ainsi une sorte d’ac­cu­mu­la­tion perpétuelle et indéfinie du temps dans un lieu qui ne bougerait pas, eh bien, tout cela ap­par­tient à notre moder­nité. Le musée et la bib­liothèque sont des hétéro­topies qui sont pro­pres à la cul­ture oc­ci­den­tale du XIXème siècle.

En face de ces hétéro­topies, qui sont liées à l’ac­cu­mu­la­tion du temps, il y a des hétéro­topies qui sont liées, au con­traire, au temps dans ce qu’il a de plus fu­tile, de plus pas­sager, de plus précaire, et cela sur le mode de la fête. Ce sont des hétéro­topies non plus éternitaires, mais ab­sol­u­ment chroniques. Telles sont les foires, ces mer­veilleux em­place­ments vides au bord des villes, qui se pe­u­plent, une ou deux fois par an, de baraques, d’éta­lages, d’ob­jets hétéro­clites, de lut­teurs, de femmes-ser­pent, de diseuses de bonne aven­ture. Tout récem­ment aussi, on a in­venté une nou­velle hétéro­topie chronique, ce sont les vil­lages de va­cances; ces vil­lages polynésiens qui of­frent trois pe­tites se­maines d’une nu­dité prim­i­tive et éternelle aux habi­tants des villes; et vous voyez d’ailleurs que, par les deux formes d’hétéro­topies, se re­joignent celle de la fête et celle de l’éter­nité du temps qui s’ac­cu­mule, les pail­lotes de Djerba sont en un sens par­entes des bib­liothèques et des musées, car, en retrou­vant la vie polynési­enne, on abolit le temps, mais c’est tout aussi bien le temps qui se retrouve, c’est toute l’his­toire de l’hu­manité qui re­monte jusqu’à sa source comme dans une sorte de grand savoir immédiat.

Cinquième principe.

Les hétéro­topies sup­posent tou­jours un système d’ou­ver­ture et de fer­me­ture qui, à la fois, les isole et les rend pénétra­bles. En général, on n’accède pas à un em­place­ment hétéro­topique comme dans un moulin. Ou bien on y est con­traint, c’est le cas de la caserne, le cas de la prison, ou bien il faut se soumet­tre à des rites et à des pu­rifi­ca­tions. On ne peut y en­trer qu’avec une cer­taine per­mis­sion et une fois qu’on a ac­com­pli un cer­tain nom­bre de gestes. Il y a même, d’ailleurs des hétéro­topies qui sont entière­ment con­sacrées à ces ac­tivités de pu­rifi­ca­tion, pu­rifi­ca­tion mi-re­ligieuse, mi-hygiénique comme dans les ham­mams des musul­mans, ou bien pu­rifi­ca­tion en ap­parence pure­ment hygiénique comme dans les saunas scan­di­naves.

Il y en a d’autres, au con­traire, qui ont l’air de pures et sim­ples ou­ver­tures, mais qui, en général, cachent de curieuses ex­clu­sions; tout le monde peut en­trer dans ces em­place­ments hétéro­topiques, mais, à vrai dire, ce n’est qu’une il­lu­sion : on croit pénétrer et on est, par le fait même qu’on en­tre, ex­clu. je songe, par ex­em­ple, à ces fameuses cham­bres qui ex­is­taient dans les grandes fer­mes du Brésil et, en général, de l’Amérique du Sud. La porte pour y accéder ne don­nait pas sur la pièce cen­trale où vi­vait la famille, et tout in­di­vidu qui pas­sait, tout voyageur avait le droit de pousser cette Porte, d’en­trer dans la cham­bre et puis d’y dormir une nuit. Or ces cham­bres étaient telles que l’in­di­vidu qui y pas­sait n’accédait ja­mais au cour même de la famille, il était ab­sol­u­ment l’hôte de pas­sage, il n’était pas véri­ta­ble­ment l’in­vité. Ce type d’hétéro­topie, qui a pra­tique­ment dis­paru main­tenant dans nos civil­i­sa­tions, on pour­rait peut-être le retrou­ver dans les fameuses cham­bres de mo­tels améri­cains où on en­tre avec sa voiture et avec sa maîtresse et où la sex­u­alité illégale se trouve à la fois ab­sol­u­ment abritée et ab­sol­u­ment cachée, tenue à l’écart, sans être cepen­dant laissée à l’air li­bre.

Sixième principe.

Le dernier trait des hétéro­topies, c’est qu’elles ont, par rap­port à l’e­space restant, une fonc­tion. Celle-ci se déploie en­tre deux pôles extrêmes. Ou bien elles ont pour rôle de créer un es­pace d’il­lu­sion qui dénonce comme plus il­lu­soire en­core tout l’e­space réel, tous les em­place­ments à l’intérieur desquels la vie hu­maine est cloi­sonnée. Peut-être est-ce ce rôle qu’ont joué pen­dant longtemps ces fameuses maisons closes dont on se trouve main­tenant privé. Ou bien, au con­traire, créant un autre es­pace, un autre es­pace réel, aussi par­fait, aussi métic­uleux, aussi bien ar­rangé que le nôtre est désor­donné, mal agencé et brouil­lon. Ça serait l’hétéro­topie non pas d’il­lu­sion mais de com­pen­sa­tion, et je me de­mande si ce n’est pas un pe­tit peu de cette manière-là qu’ont fonc­tionné cer­taines colonies.

Dans cer­tains cas, elles ont joué, au niveau de l’or­gan­i­sa­tion générale de l’e­space ter­restre, le rôle d’hétéro­topie. je pense par ex­em­ple, au mo­ment de la première vague de coloni­sa­tion, au XVIIème siècle, à ces sociétés pu­ri­taines que les Anglais avaient fondées en Amérique et qui étaient des autres lieux ab­sol­u­ment par­faits.

Je pense aussi à ces ex­tra­or­di­naires colonies de jésuites qui ont été fondées en Amérique du Sud : colonies mer­veilleuses, ab­sol­u­ment réglées, dans lesquelles la per­fec­tion hu­maine était ef­fec­tive­ment ac­com­plie. Les jésuites du Paraguay avaient établi des colonies dans lesquelles l’ex­is­tence était réglée en cha­cun de ses points. Le vil­lage était réparti selon une dis­po­si­tion rigoureuse au­tour d’une place rec­tan­gu­laire au fond de laque­lle il y avait l’église; sur un côté, le collège, de l’autre, le cimetière, et puis, en face de l’église, s’ou­vrait une av­enue qu’une autre ve­nait croiser à an­gle droit; les familles avaient cha­cune leur pe­tite ca­bane le long de ces deux axes, et ainsi se retrou­vait ex­acte­ment re­pro­duit le signe du Christ. La chrétienté mar­quait ainsi de son signe fon­da­men­tal l’e­space et la géogra­phie du monde améri­cain.

La vie quo­ti­di­enne des in­di­vidus était réglée non pas au sif­flet, mais à la cloche. Le réveil était fixé pour tout le monde à la même heure, le tra­vail com­mençait pour tout le monde à la même heure; les repas à midi et à cinq heures; puis on se couchait, et à mi­nuit il y avait ce qu’on ap­pelait le réveil con­ju­gal, c’est-à-dire que, la cloche du cou­vent son­nant, cha­cun ac­com­plis­sait son de­voir.

Maisons closes et colonies, ce sont deux types extrêmes de l’hétéro­topie, et si l’on songe, après tout, que le bateau, c’est un morceau flot­tant d’e­space, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui- est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’in­fini de la mer et qui, de port en port, de bordée en bordée, de mai­son close en mai­son close, va jusqu’aux colonies chercher ce qu’elles recèlent de plus précieux en leurs jardins, vous com­prenez pourquoi le bateau a été pour notre civil­i­sa­tion, depuis le XVIème siècle jusqu’à nos jours, à la fois non seule­ment, bien sûr, le plus grand in­stru­ment de développe­ment économique (ce n’est pas de cela que je parle au­jour­d’hui), mais la plus grande réserve d’imag­i­na­tion. Le navire, c’est l’hétéro­topie par ex­cel­lence. Dans les civil­i­sa­tions sans bateaux les rêves se taris­sent, l’es­pi­onnage y rem­place l’aven­ture, et la po­lice, les cor­saires.