Pour être sur­pris, j’ai été sur­pris. Non par ce qui s’est passé, mais par les réac­tions, et la phy­s­ionomie qu’elles ont don­née à l’événe­ment.

Ce qui s’est passé ? Un homme est con­damné à quinze ans de prison pour un hold-up. Neuf ans après, la cour d’as­sises de Rouen dé­clare que la con­damna­tion de Knobelspiess est man­i­feste­ment ex­agérée. Libéré, il vient d’être in­culpé à nou­veau pour d’autres faits. Et voilà que toute la presse crie à l’er­reur, à la duperie, à l’in­tox­i­ca­tion. Et elle crie con­tre qui ? Contre ceux qui avaient de­mandé une jus­tice mieux mesurée, con­tre ceux qui avaient af­firmé que la prison n’é­tait pas de na­ture à trans­former un con­damné.

Posons quelques ques­tions sim­ples :

1) Où est l’er­reur ? Ceux qui ont es­sayé de poser sérieuse­ment le prob­lème de la prison le dis­ent depuis des an­nées : la prison a été in­stau­rée pour punir et amender. Elle punit ? Peut-être. Elle amende ? Certainement pas. Ni réin­ser­tion ni for­ma­tion, mais con­sti­tu­tion et ren­force­ment d’un mi­lieu délin­quant . Qui en­tre en prison pour vol de quelques mil­liers de francs a bien plus de chances d’en sor­tir gang­ster qu’hon­nête homme. Le livre de Knobelspiess le mon­trait bien : prison à l’in­térieur de la prison, les quartiers de haute sécu­rité risquaient de faire des en­ragés. Knobelspiess l’a dit, nous l’avons dit et il fal­lait que ce soit connu. Les faits, au­tant que nous pou­vons le savoir, risquent de le con­firmer.

2) Qui a été dupé ? Ceux évidem­ment aux­quels on a voulu faire croire qu’un bon séjour en prison pou­vait tou­jours être utile pour re­dresser un garçon dan­gereux ou em­pêcher la ré­cidive d’un délin­quant pri­maire. Ceux égale­ment a qui l’on a voulu faire croire que quinze ans de prison in­fligés à Knobelspiess pour un fait mal établi pour­raient être du plus grand profit pour lui et pour les autres. Les gens n’ont pas été dupés par ceux qui veu­lent qu’une jus­tice soit aussi scrupuleuse que pos­si­ble, mais par ceux qui promet­tent que des pu­ni­tions mal réfléchies as­sureront la sécu­rité.

3) Où est l’in­tox­i­ca­tion ? Soljenitsyne a une phrase su­perbe et dure : On au­rait dû, dit-il, se mé­fier de ces lead­ers poli­tiques qui ont l’habi­tude d’héroïser leurs pris­ons.” Il y a toute une lit­téra­ture de pa­cotille et un jour­nal­isme plat qui pra­tiquent à la fois l’amour des délin­quants et la peur panique de la délin­quance. Le truand héros, l’en­nemi pub­lic, le re­belle in­dompt­able, les anges noirs… On pub­lie sous le nom de grands tueurs ou de gang­sters célèbres des livres rewrités ou plutôt writés par des édi­teurs : et les mé­dias s’en en­chantent. La réal­ité est tout autre : l’u­nivers de la délin­quance et de la prison est dur, mesquin, avilis­sant. L’intoxication ne con­siste pas à le dire. Elle con­siste à draper cette réal­ité sous des ori­peaux dérisoires. Ces héroï­sa­tions am­bigues sont dan­gereuses, car une so­ciété a be­soin non pas d’aimer ou de haïr ses crim­inels, mais de savoir aussi ex­acte­ment que pos­si­ble qui elle punit, pourquoi elle punit, com­ment elle punit et avec quels ef­fets. Elles sont dan­gereuses aussi car rien n’est plus facile que d’al­i­menter par ces ex­al­ta­tions trou­bles un cli­mat de peur et d’in­sécu­rité où les vi­o­lences s’ex­as­pèrent d’un côté comme de l’autre.

4) Où est le courage ? Il est dans le sérieux qu’on ap­porte à poser et à re­poser sans cesse ces prob­lèmes qui sont parmi les plus vieux du monde : ceux de la jus­tice et de la pu­ni­tion. Une jus­tice ne doit ja­mais ou­blier com­bien il est dif­fi­cile d’être juste et facile d’être in­juste, quel tra­vail de­mande la dé­cou­verte d’un atome de vérité et com­bien serait périlleux l’abus de son pou­voir. Ce fut la grandeur des so­ciétés comme les nôtres : depuis des siè­cles, à tra­vers dis­cus­sions, polémiques, er­reurs aussi, elles se sont in­ter­rogées sur la manière dont la jus­tice doit être dite, c’est-à-dire pra­tiquée. La jus­tice — je parle là de l’in­sti­tu­tion — finit par servir le despo­tisme si ceux qui l’ex­er­cent et ceux-là même qu’elle pro­tège n’ont pas le courage de la prob­lé­ma­tiser. Le tra­vail de l’actuel garde des Sceaux [Robert Badinter] pour repenser le sys­tème pé­nal plus large­ment qu’il ne l’avait été jusqu’ici est, de ce point de vue, im­por­tant. En tout cas, les mag­is­trats et les ju­rés de Rouen ont été fidèles à cette tra­di­tion et à cette né­ces­sité lorsqu’ils ont déclaré démesurée la peine in­fligée à Knobelspiess. Démesurée, donc mau­vaise pour tout le monde.

5) Où sont les dan­gers ? Les dan­gers sont dans la délin­quance. Les dan­gers sont dans les abus de pou­voir. Et ils sont dans la spi­rale qui les lie en­tre eux. Il faut s’en pren­dre à tout ce qui peut ren­forcer la délin­quance. S’en pren­dre aussi à tout ce qui, dans la manière de la punir, risque de la ren­forcer.

Quant à vous, pour qui un crime d’au­jour­d’hui jus­ti­fierait une pu­ni­tion d’hier, vous ne savez pas raison­ner. Mais pis, vous êtes dan­gereux pour nous et pour vous-même, si du moins, comme nous, vous ne voulez pas vous trou­ver un jour sous le coup d’une jus­tice en­dormie sous ses ar­bi­traires. Vous êtes aussi un dan­ger his­torique. Car une jus­tice doit tou­jours s’in­ter­roger sur elle-même tout comme une so­ciété ne peut vivre que du tra­vail qu’elle ex­erce sur elle-même et sur ses in­sti­tu­tions.

Michel Foucault