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La grande hantise qui a obsédé le XIX' siècle a été, on le sait,
l'histoire thèmes du développement et de l'arrêt, thèmes de la crise et
du cycle, thèmes de l'accumulation du passé, grande surcharge des
morts, refroidissement menaçant du monde. C'est dans le second principe
de thermodynamique que le XIXe siècle a trouvé l'essentiel de ses
ressources mythologiques. L'époque actuelle serait peut-être plutôt
l'époque de l'espace. Nous sommes à l'époque du simultané, nous sommes
à l'époque de la juxtaposition, à l'époque du proche et du ,lointain,
du côte à côte, du dispersé. Nous sommes à un moment où le monde
s'éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à
travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui
entrecroise son écheveau. Peut-être pourrait-on dire que certains des
conflits idéologiques qui animent les polémiques d'aujourd'hui se
déroulent entre les pieux descendants du temps et les habitants
acharnés de l'espace. Le structuralisme, ou du moins ce qu'on groupe
sous ce nom un petit peu général, c'est l'effort pour établir, entre
des éléments qui peuvent avoir été répartis à travers le temps, un
ensemble de relations qui les fait apparaître comme juxtaposés,
opposés, impliqués l'un par l'autre, bref, qui les fait apparaître
comme une sorte de configuration; et à vrai dire, il ne s'agit pas par
là de nier le temps; c'est une certaine manière de traiter ce qu'on
appelle le temps et ce qu'on appelle l'histoire.
Il faut cependant remarquer que l'espace qui apparaît aujourd'hui à
l'horizon de nos soucis, de notre théorie, de nos systèmes n'est pas
une innovation; l'espace lui-même, dans l'expérience occidentale, a une
histoire, et il n'est pas possible de méconnaître cet 'entrecroisement
fatal du temps avec l'espace. On pourrait dire, pour retracer très
grossièrement cette histoire de l'espace, qu'il était au Moyen Age un
ensemble hiérarchisé de lieux : lieux sacrés et lieux profanes, lieux
protégés et lieux au contraire ouverts et sans défense, lieux urbains
et lieux campagnards (voilà pour la vie réelle des hommes); pour la
théorie cosmologique, il y avait les lieux supra-célestes opposés au
lieu céleste; et le lieu céleste à son tour s'opposait au lieu
terrestre; il y avait les lieux où les choses se trouvaient placées
parce qu'elles avaient été déplacées violemment et puis les lieux, au
contraire, où les choses trouvaient leur emplacement et leur repos
naturels. C'était toute cette hiérarchie, cette opposition, cet
entrecroisement de lieux qui constituait ce qu'on pourrait appeler très
grossièrement l'espace médiéval : espace de localisation.
Cet espace de localisation s'est ouvert avec Galilée, car le vrai
scandale de l'ouvre de Galilée, ce n'est pas tellement d'avoir
découvert, d'avoir redécouvert plutôt que la Terre tournait autour du
soleil, mais d'avoir constitué un espace infini, et infiniment ouvert;
de telle sorte que le lieu du Moyen Age s'y trouvait en quelque sorte
dissous, le lieu d'une chose n'était plus qu'un point dans son
mouvement, tout comme le repos d'une chose n'était que son mouvement
indéfiniment ralenti. Autrement dit, à partir de Galilée, à partir du
XVIIe siècle, l'étendue se substitue à la localisation.
De nos jours, l'emplacement se substitue à l'étendue qui elle-même
remplaçait la localisation. L'emplacement est défini par les relations
de voisinage entre points ou éléments; formellement, on peut les
décrire comme des séries, des arbres, des treillis.
D'autre part, on sait l'importance des problèmes d'emplacement dans la
technique contemporaine : stockage de l'information ou des résultats
partiels d'un calcul dans la mémoire d'une machine, circulation
d'éléments discrets, à sortie aléatoire (comme tout simplement les
automobiles ou après tout les sons sur une ligne téléphonique),
repérage d'éléments, marqués ou codés, à l'intérieur d'un ensemble qui
est soit réparti au hasard, soit classé dans un classement univoque,
soit classé selon un classement plurivoque, etc.
D'une manière encore plus concrète, le problème de la place ou de
l'emplacement se pose pour les hommes en termes de démographie; et ce
dernier problème de l'emplacement humain, ce n'est pas simplement la
question de savoir s'il y aura assez de place pour l'homme dans le
monde - problème qui est après tout bien important -, c'est aussi le
problème de savoir quelles relations de voisinage, quel type de
stockage, de circulation, de repérage, de classement des éléments
humains doivent être retenus de préférence dans telle ou telle
situation pour venir à telle ou telle fin. Nous sommes à une époque où
l'espace se donne à nous sous la forme de relations d'emplacements.
En tout cas, je crois que l'inquiétude d'aujourd'hui concerne
fondamentalement l'espace, sans doute beaucoup plus que le temps; le
temps n'apparaît probablement que comme l'un des jeux de distribution
possibles entre les éléments qui se répartissent dans l'espace.
Or, malgré toutes les techniques qui l'investissent, malgré tout le
réseau de savoir qui permet de le déterminer ou de lei formaliser,
l'espace contemporain n'est peut-être, pas encore entièrement
désacralisé - à la différence sans doute du temps qui, lui, a été
désacralisé au XIXe siècle. Certes, il y a bien eu une certaine
désacralisation théorique de l'espace (celle à laquelle l'ouvre de
Galilée a donné le signal), mais nous n'avons peut-être pas encore
accédé à une désacralisation pratique de l'espace. Et peut-être notre
vie est-elle encore commandée par un certain nombre d'oppositions
auxquelles on ne peut pas toucher, auxquelles l'institution et la
pratique n'ont pas encore osé porter atteinte : des oppositions que
nous admettons comme toutes données : par exemple, entre l'espace privé
et l'espace public, entre l'espace de la famille et l'espace social,
entre l'espace culturel et l'espace utile, entre. l'espace de loisirs
et l'espace de travail; toutes sont animées encore par une sourde
sacralisation.
L'oeuvre - immense - de Bachelard, les descriptions des phénoménologues
nous ont appris que nous ne vivons pas dans un espace homogène et vide,
mais, au contraire, dans un espace qui est tout chargé de qualités, un
espace, qui est peut-être aussi hanté de fantasme; l'espace de notre
perception première, celui de nos rêveries, celui de nos passions
détiennent en eux-mêmes des qualités qui sont comme intrinsèques; c'est
un espace léger, éthéré, transparent, ou bien c'est un espace obscur,
rocailleux, encombré : c'est un espace d'en haut, c'est un espace des
cimes, ou c'est au contraire un espace d'en bas, un espace de la boue,
c'est un espace qui peut être courant comme l'eau vive, c'est un espace
qui peut être fixé, figé comme la pierre ou comme le cristal.
Cependant, ces analyses, bien que fondamentales pour la réflexion
contemporaine, concernent surtout l'espace du dedans. C'est de l'espace
du dehors que je voudrais parler maintenant.
L'espace dans lequel nous vivons, par lequel nous sommes attirés hors
de nous-mêmes dans lequel, se déroule précisément l'érosion de notre
vie, e notre temps et e notre histoire, cet espace qui nous ronge et
nous ravine est en lui-même aussi un espace hétérogène. Autrement dit,
nous ne vivons pas dans une sorte de vide, à l'intérieur duquel on
pourrait situer des individus et des choses. Nous ne vivons pas à
l'intérieur d'un vide qui se colorerait de différents chatoiements,
nous vivons à l'intérieur d'un ensemble de relations qui définissent
des emplacements irréductibles les uns aux autres et absolument non
superposables.
Bien sûr, on pourrait sans doute entreprendre la description de ces
différents emplacements, en cherchant quel est l'ensemble de relations
par lequel on peut définir cet emplacement. Par exemple, décrire
l'ensemble des relations qui définissent les emplacements de passage,
les rues, les trains (c'est un extraordinaire faisceau de relations
qu'un train, puisque c'est quelque chose à travers quoi on passe, c est
quelque chose également par quoi on peut passer d'un oint à un autre et
puis c'est quelque chose également qui passe). On pourrait décrire, par
le faisceau des relations qui permettent de les définir, ces
emplacements de halte provisoire que sont les cafés, les cinémas, les
plages. On pourrait également définir, par son réseau de relations,
l'emplacement de repos, fermé ou à demi fermé, que constituent la
maison, la chambre, le lit, etc. Mais ce qui m'intéresse, ce sont,
parmi tous ces emplacements, certains d'entre qui ont la curieuse
propriété d'être en rapport avec tous les autres emplacements, mais sur
un mode tel qu'ils suspendent, neutralisent ou inversent l'ensemble des
rapports qui se trouvent, par eux, désignés, reflétés ou réfléchis. Ces
espaces, en quelque sorte, qui sont en liaison avec tous les autres,
qui contredisent pourtant tous les autres emplacements, sont de deux
grands types.
HETEROTOPIAS
Il y a d'abord les utopies. Les utopies, ce sont les emplacements sans
lieu réel. Ce sont les emplacements qui entretiennent avec 1'espace
réel de la société un rapport général d'analogie directe ou inversée.
C'est la société elle-même perfectionnée ou c'est l'envers de a
société, mais, de toute façon, ces utopies sont des espaces qui sont
fondamentalement essentiellement irréels.
Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute
civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont
dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes
de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans
lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels
que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois
représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors
de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement
localisables. Ces lieux, parce qu'ils sont absolument autres que tous
les emplacements qu'ils reflètent et dont ils parlent, je les
appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies ; et je crois
qu'entre les utopies et ces emplacements absolument autres, ces
hétérotopies, il y aurait sans doute une sorte d'expérience mixte,
mitoyenne, qui serait le miroir. Le miroir, après tout, c'est une
utopie, puisque c'est un lieu sans lieu. Dans le miroir, je me vois là
où je ne suis pas, dans un espace irréel qui s'ouvre virtuellement
derrière la surface, je suis là-bas, là où je ne suis pas, une sorte
d'ombre qui me donne à moi-même ma propre visibilité, qui me permet de
me regarder là où je suis absent - utopie du miroir. Mais c'est
également une hétérotopie, dans la mesure où le miroir existe
réellement, et où il a, sur la place que j'occupe, une sorte d'effet en
retour ; c'est à partir du miroir que je me découvre absent à la place
où je suis puisque je me vois là-bas. À partir de ce regard qui en
quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est
de l'autre côté de la glace, je reviens vers moi et je recommence à
porter mes yeux vers moi-même et à me reconstituer là où je suis; le
miroir fonctionne comme une hétérotopie en ce sens qu'il rend cette
place que j'occupe au moment où je me regarde dans la glace, à la fois
absolument réelle, en liaison avec tout l'espace qui l'entoure, et
absolument irréelle, puisqu'elle est obligée, pour être perçue, de
passer par ce point virtuel qui est là-bas.
Quant aux hétérotopies proprement dites, comment pourrait-on les
décrire, quel sens ont-elles? On pourrait supposer, je ne dis pas une
science parce que c'est un mot qui est trop galvaudé maintenant, mais
une sorte de description systématique qui aurait pour objet, dans une
société donnée, l'étude, l'analyse, la description, la " lecture " ,
comme on aime à dire maintenant, de ces espaces différents, ces autres
lieux, une espèce de contestation à la fois mythique et réelle de
l'espace où nous vivons; cette description pourrait s'appeler
l'hétérotopologie.
Premier principe, c'est qu'il n'y a probablement pas une seule
culture au monde qui ne constitue des hétérotopies. C'est là une
constante de tout groupe humain. Mais les hétérotopies prennent
évidemment des formes qui sont très variées, et peut-être ne
trouverait-on pas une seule forme d'hétérotopie qui soit absolument
universelle. On peut cependant les classer en deux grands types.
Dans les sociétés dites " primitives " , il y a une certaine forme
d'hétérotopies que j'appellerais hétérotopies de crise, c'est-à-dire
qu'il y a des lieux privilégiés, ou sacrés, ou interdits, réservés aux
individus qui se trouvent, par rapport à la société, et au milieu
humain à l'intérieur duquel ils vivent, en état de crise. Les
adolescents, les femmes à l'époque des règles, les femmes en couches,
les vieillards, etc.
Dans notre société, ces hétérotopies de crise ne cessent de
disparaître, quoi qu'on en trouve encore quelques restes. Par exemple,
le collège, sous sa forme du XIXe siècle, ou le service militaire pour
les garçons ont joué certainement un tel rôle, les premières
manifestations de la sexualité virile devant avoir lieu précisément "
ailleurs " que dans la famille. Pour les jeunes filles, il existait,
jusqu'au milieu du XX siècle, une tradition qui s'appelait le " voyage
de noces " ; c'était un thème ancestral. La défloration de la jeune
fille ne pouvait avoir lieu " nulle part " et, à ce moment-là, le
train, l'hôtel du voyage de noces, c'était bien ce lieu de nulle part,
cette hétérotopie sans repères géographiques.
Mais ces hétérotopies de crise disparaissent aujourd'hui et sont
remplacées, je crois, par des hétérotopies qu'on pourrait appeler de
déviation : celle dans laquelle on place les individus dont le
comportement est déviant par rapport à la moyenne ou à la norme exigée.
Ce sont les maisons de repos, les cliniques psychiatriques; ce sont,
bien entendu aussi, les prisons, et il faudrait sans doute y joindre
les maisons de retraite, qui sont en quelque sorte à la limite de
l'hétérotopie de crise et de l'hétérotopie de déviation, puisque, après
tout, la vieillesse, c'est une crise, mais également une déviation,
puisque, dans notre' société où le loisir est la règle, l'oisiveté
forme une sorte de déviation.
Le deuxième principe de cette description des hétérotopies,
c'est que, au cours de son histoire, une société peut faire fonctionner
d'une façon très différente une hétérotopie qui existe et qui n'a pas
cessé d'exister; en effet, chaque hétérotopie a un fonctionnement
précis et déterminé à l'intérieur de la société, et la même hétérotopie
peut, selon la synchronie de la culture dans laquelle elle se trouve,
avoir un fonctionnement ou un autre.
Je prendrai pour exemple la curieuse hétérotopie du cimetière. Le
cimetière est certainement un lieu autre par rapport aux espaces
culturels ordinaires, c'est un espace qui est pourtant en liaison avec
l'ensemble de tous les emplacements de la cité ou de la société ou du
village, puisque chaque individu, chaque famille se trouve avoir des
parents au cimetière. Dans la culture occidentale, le cimetière a
pratiquement toujours existé. Mais il a subi des mutations importantes.
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le cimetière était placé au cour même
de la cité, à côté de l'église. Là il existait toute une hiérarchie de
sépultures possibles. Vous aviez le charnier dans le lequel les
cadavres perdaient jusqu'à la dernière trace d'individualité, il y
avait quelques tombes individuelles, et puis il y avait à l'intérieur
de l'église des tombes. Ces tombes étaient elles-mêmes de deux espèces.
Soit simplement des dalles avec une marque, soit des mausolées avec
statues. Ce cimetière, qui se logeait dans l'espace sacré de l'église,
a pris dans les civilisations modernes une tout autre allure, et,
curieusement, c'est à l'époque où la civilisation est devenue, comme on
dit très grossièrement, " athée " que la culture occidentale a inauguré
ce qu'on appelle le culte des morts.
Au fond, il était bien naturel qu'à l'époque où l'on croyait
effectivement à la résurrection des corps et à l'immortalité de l'âme
on n'ait pas prêté à la dépouille mortelle une importance capitale. Au
contraire, à partir du moment où l'on n'est plus très sûr d'avoir une
â, que le corps ressuscitera, il faut peut-être porter beaucoup plus
d'attention à cette dépouille mortelle, qui est finalement la seule
trace de notre existence parmi le monde et parmi les mots.
En tout cas, c'est à partir du XIXe siècle que chacun a eu droit à sa
petite boîte pour sa petite décomposition personnelle; mais, d'autre
part, c'est à partir du XIXe siècle seulement que l'on a commencé à
mettre les cimetières à la limite extérieure des villes.
Corrélativement à cette individualisation de la mort et à
l'appropriation bourgeoise du cimetière est née une hantise de la mort
comme " maladie " . Ce sont les morts, suppose-t-on, qui apportent les
maladies aux vivants, et c'est la présence et la proximité des morts
tout à côté des maisons, tout à côté de l'église, presque au milieu de
la rue, c'est cette proximité-là qui propage la mort elle-même. Ce
grand thème de la maladie répandue par la contagion des cimetières a
persisté à la fin du XVIIIe siècle; et c'est simplement au cours du
XIXe siècle qu'on a commencé à procéder aux déplacements des cimetières
vers les faubourgs. Les cimetières constituent alors non plus le vent
sacré et immortel de la cité, mais l' " autre ville " , où chaque
famille possède sa noire demeure.
Troisième principe. L'hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en
un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en
eux-mêmes incompatibles. C'est ainsi que le théâre fait succéder sur le
rectangle de la scène toute une série de lieux qui sont étrangers les
uns aux autres; c'est ainsi que le cinéma est une très curieuse salle
rectangulaire, au fond de laquelle, sur un écran à deux dimensions, on
voit se projeter un espace à trois dimensions; mais peut-être est-ce
que l'exemple le plus ancien de ces hétérotopies, en forme
d'emplacements contradictoires, l'exemple le plus ancien, c'est
peut-être le jardin. Il ne faut oublier que le jardin, étonnante
création maintenant millénaire, avait en Orient des significations très
profondes et comme superposées. Le jardin traditionnel des persans
était un espace sacré qui devait réunir à l'intérieur de son rectangle
quatre parties représentant les quatre parties du monde, avec un espace
plus sacré encore que les autres qui était comme l'ombilic, le nombril
du monde en son milieu, (c'est là qu'étaient la vasque et le jet
d'eau); et toute la végétation du jardin devait se répartir dans cet
espace, dans cette sorte de microcosme. Quant aux tapis, ils étaient, à
l'origine, des reproductions de jardins. Le jardin, c'est un tapis où
le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le
tapis, c'est une sorte de jardin mobile à travers l'espace. Le jardin,
c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du
monde. Le jardin, c'est, depuis le fond de l'Antiquité, une sorte
d'hétérotopie heureuse et universalisante (de là nos jardins
zoologiques).
Quatrième principe. Les hétérotopies sont liées, le plus
souvent, à des découpages du temps, c'est-à-dire qu'elles ouvrent sur
ce qu'on pourrait appeler, par pure symétrie, des hétérochronies ;
l'hétérotopie se met à fonctionner à plein lorsque les hommes se
trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps
traditionnel; on voit par là que le cimetière est bien un lieu
hautement hétérotopique, puisque le cimetière commence avec cette
étrange hétérochronie qu'est, pour un individu, la perte de la vie, et
cette quasi éternité où il ne cesse pas de se dissoudre et de s'effacer.
D'une façon générale, dans une société comme la nôtre, hétérotopie et
hétérochronie s'organisent et s'arrangent d'une façon relativement
complexe. Il y a d'abord les hétérotopies du temps qui s'accumule à
l'infini, par exemple les musées, les bibliothèques; musées et
bibliothèques sont des hétérotopies dans lesquelles le temps ne cesse
de s'amonceler et de se jucher au sommet de lui-même, alors qu'au
XVIIe, jusqu'à la fin du XVIIe siècle encore, les musées et les
bibliothèques étaient l'expression d'un choix individuel. En revanche,
l'idée de tout accumuler, l'idée de constituer une sorte d'archive
générale, la volonté d'enfermer dans un lieu tous les temps, toutes les
époques, toutes les formes, tous les goûts, l'idée de constituer un
lieu de tous les temps qui soit lui-même hors du temps, et inaccessible
à sa morsure, le projet d'organiser ainsi une sorte d'accumulation
perpétuelle et indéfinie du temps dans un lieu qui ne bougerait pas, eh
bien, tout cela appartient à notre modernité. Le musée et la
bibliothèque sont des hétérotopies qui sont propres à la culture
occidentale du XIX' siècle.
En face de ces hétérotopies, qui sont liées à l'accumulation du temps,
il y a des hétérotopies qui sont liées, au contraire, au temps dans ce
qu'il a de plus futile, de plus passager, de plus précaire, et cela sur
le mode de la fête. Ce sont des hétérotopies non plus éternitaires,
mais absolument chroniques. Telles sont les foires, ces merveilleux
emplacements vides au bord des villes, qui se peuplent, une ou deux
fois par an, de baraques, d'étalages, d'objets hétéroclites, de
lutteurs, de femmes-serpent, de diseuses de bonne aventure. Tout
récemment aussi, on a inventé une nouvelle hétérotopie chronique, ce
sont les villages de vacances; ces villages polynésiens qui offrent
trois petites semaines d'une nudité primitive et éternelle aux
habitants des villes; et vous voyez d'ailleurs que, par les deux formes
d'hétérotopies, se rejoignent celle de la fête et celle de l'éternité
du temps qui s'accumule, les paillotes de Djerba sont en un sens
parentes des bibliothèques et des musées, car, en retrouvant la vie
polynésienne, on abolit le temps, mais c'est tout aussi bien le temps
qui se retrouve, c'est toute l'histoire de l'humanité qui remonte
jusqu'à sa source comme dans une sorte de grand savoir immédiat.
Cinquième principe. Les hétérotopies supposent toujours un
système d'ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les
rend pénétrables. En général, on n'accède pas à un emplacement
hétérotopique comme dans un moulin. Ou bien on y est contraint, c'est
le cas de la caserne, le cas de la prison, ou bien il faut se soumettre
à des rites et à des purifications. On ne peut y entrer qu'avec une
certaine permission et une fois qu'on a accompli un certain nombre de
gestes. Il y a même d'ailleurs des hétérotopies qui sont entièrement
consacrées à ces activités de purification, purification mi-religieuse,
mi-hygiénique comme dans les hammams des musulmans, ou bien
purification en apparence purement hygiénique comme dans les saunas
scandinaves.
Il y en a d'autres, au contraire, qui ont l'air de pures et simples
ouvertures, mais qui, en général, cachent de curieuses exclusions; tout
le monde peut entrer dans ces emplacements hétérotopiques, mais, à vrai
dire, ce n'est qu'une illusion : on croit pénétrer et on est, par le
fait même qu'on entre, exclu. je songe, par exemple, à ces fameuses
chambres qui existaient dans les grandes fermes du Brésil et, en
général, de l'Amérique du Sud. La porte pour y accéder ne donnait pas
sur la pièce centrale où vivait la famille, et tout individu qui
passait, tout voyageur avait le droit de pousser cette Porte, d'entrer
dans la chambre et puis d'y dormir une nuit. Or ces chambres étaient
telles que l'individu qui y passait n'accédait jamais au cour même de
la famille, il était absolument l'hôte de passage, il n'était pas
véritablement l'invité. Ce type d'hétérotopie, qui a pratiquement
disparu maintenant dans nos civilisations, on pourrait peut-être le
retrouver dans les fameuses chambres de motels américains où on entre
avec sa voiture et avec sa maîtresse et où la sexualité illégale se
trouve à la fois absolument abritée et absolument cachée, tenue à
l'écart, sans être cependant laissée à l'air libre.
Sixième principe. Le dernier trait des hétérotopies, c'est
qu'elles ont, par rapport à l'espace restant, une fonction. Celle-ci se
déploie entre deux pôles extrêmes. Ou bien elles ont pour rôle de créer
un espace d'illusion qui dénonce comme plus illusoire encore tout
l'espace réel, tous les emplacements à l'intérieur desquels la vie
humaine est cloisonnée. Peut-être est-ce ce rôle qu'ont joué pendant
longtemps ces fameuses maisons closes dont on se trouve maintenant
privé. Ou bien, au contraire, créant un autre espace, un autre espace
réel, aussi parfait, aussi méticuleux, aussi bien arrangé que le nôtre
est désordonné, mal agencé et brouillon. Ça serait l'hétérotopie non
pas d'illusion mais de compensation, et je me demande si ce n'est pas
un petit peu de cette manière-là qu'ont fonctionné certaines colonies.
Dans certains cas, elles ont joué, au niveau de l'organisation générale
de l'espace terrestre, le rôle d'hétérotopie. je pense par exemple, au
moment de la première vague de colonisation, au XVIIe siècle, à ces
sociétés puritaines que les Anglais avaient fondées en Amérique et qui
étaient des autres lieux absolument parfaits.
Je pense aussi à ces extraordinaires colonies de jésuites qui ont été
fondées en Amérique du Sud : colonies merveilleuses, absolument
réglées, dans lesquelles la perfection humaine était effectivement
accomplie. Les jésuites du Paraguay avaient établi des colonies dans
lesquelles l'existence était réglée en chacun de ses points. Le village
était réparti selon une disposition rigoureuse autour d'une place
rectangulaire au fond de laquelle il y avait l'église; sur un côté, le
collège, de l'autre, le cimetière, et puis, en face de l'église,
s'ouvrait une avenue qu'une autre venait croiser à angle droit; les
familles avaient chacune leur petite cabane le long de ces deux axes,
et ainsi se retrouvait exactement reproduit le signe du Christ. La
chrétienté marquait ainsi de son signe fondamental l'espace et la
géographie du monde américain.
La vie quotidienne des individus était réglée non pas au sifflet, mais
à la cloche. Le réveil était fixé pour tout le monde à la même heure,
le travail commençait pour tout le monde à la même heure; les repas à
midi et à cinq heures; puis on se couchait, et à minuit il y avait ce
qu'on appelait le réveil conjugal, c'est-à-dire que, la cloche du
couvent sonnant, chacun accomplissait son devoir.
Maisons closes et colonies, ce sont deux types extrêmes de
l'hétérotopie, et si l'on songe, après tout, que le bateau, c'est un
morceau flottant d'espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même,
qui- est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l'infini de la
mer et qui, de port en port, de bordée en bordée, de maison close en
maison close, va jusqu'aux colonies chercher ce qu'elles recèlent de
plus précieux en leurs jardins, vous comprenez pourquoi le bateau a été
pour notre civilisation, depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours, à la
fois non seulement, bien sûr, le plus grand instrument de développement
économique (ce n'est pas de cela que je parle aujourd'hui), mais la
plus grande réserve d'imagination. Le navire, c'est l'hétérotopie par
excellence. Dans les civilisations sans bateaux les rêves se tarissent,
l'espionnage y remplace l'aventure, et la police,
les corsaires.